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ALLOCUTION DE S.E. MASSIMO D’ALEMA, VICE PRESIDENT DU CONSEIL ET MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES, A L’INSTITUT UNIVERSITAIRE EUROPEEN

 



“La deuxième chance de l’Europe”
( Florence, le 25 Octobre 2006)

La thèse que je m’apprête à étayer est que l’Europe a encore une opportunité devant elle.
On pourrait parler d’une deuxième chance, après le coup d’arrêt, la véritable crise issue de l’impasse du processus constitutionnel. J’ai personnellement vérifié le malaise français à l’égard de l’Europe lorsque j’ai été invité à participer, en qualité de député européen, à des événements organisés dans le cadre de la campagne référendaire française. J’ai retenu une impression très vive et douloureuse de la fracture qui s’est creusée entre l’Europe et l’opinion publique d’un grand pays fondateur. Sur l’Europe, somme toute innocente, s’est concentré l’ensemble des craintes d’une opinion publique qui demandait à être protégée contre les défis de la mondialisation. Le problème est que l’Europe n’était pas considérée comme la réponse à ces défis, mais plutôt comme un facteur supplémentaire d’aggravation de ces derniers. Je pense que ce n’est qu’en présentant l’intégration européenne comme la force qui peut nous permettre de maîtriser la mondialisation que nous pourrons rétablir une relation basée sur la confiance.
Nul doute que les prévisions pessimistes sont alimentées par les tendances négatives de l’évolution démographique, des indicateurs de compétitivité des économies face à l’émergence de nouvelles puissances globales, et par la tendance à la re-nationalisation des politiques.
Il n’en demeure pas moins que la crise de 2003-2005 – la crise interne sur le Traité constitutionnel, la grande crise extérieure provoquée par les divisions sur l’Irak – nous a appris des leçons importantes: il ne fait plus aucun doute que les Etats membres nationaux, grands ou petits qu’ils soient, payent des prix considérables et risquent de perdre toute importance s’ils empruntent la voie de la division intérieure et extérieure. Face aux grands défis, une Europe divisée ne saurait protéger personne. Dans le drame irakien, ceux qui se sont ralliés à la « Coalition des volontaires » ont eu un poids très modeste; mais ceux qui l’ont contrastée, forts aussi d’un certain anti-américanisme, n’ont pas été, eux non plus, en mesure d’influencer le cours des événements.
La crise des relations entre les citoyens et l’Europe, exacerbée par les NON au Traité constitutionnel, n’est pas irréversible. Si nous analysons les données des derniers sondages d’Eurobaromètre, il est assez évident que les signaux de reprise économique sont à l’origine d’un premier retour de confiance dans les institutions européennes. Ceci prouve ce que nous savions déjà, à savoir que les citoyens veulent une Europe des résultats, face à leurs préoccupations principales: l’emploi et la sécurité. Et une Europe capable de produire des résultats est une Europe capable de regagner sa popularité.
Il faut aussi considérer que la pression « de l’extérieur » vers l’intégration s’est accrue : il s’agit de la demande d’Europe qui vient en général d’un système international post-bipolaire, qui est toujours à la recherche d’un aménagement nouveau. L’Europe unie, capable d’avoir un impact sur l’architecture internationale, est l’une des conditions d’un multilatéralisme efficace dans la gestion des crises et des défis mondiaux.
L’Europe a encore une chance. A condition d’intercepter le changement stratégique en cours.

La pression vient désormais de l’extérieur

Si nous examinons l’évolution de l’intégration européenne dans les 50 dernières années, nous constatons qu’elle a été essentiellement de nature interne : la réconciliation intra-européenne après la deuxième guerre mondiale, l’abattement des barrières économiques et le marché commun, la monnaie, ont été des facteurs de développement et de stabilité. C’était la conséquence d’un dessein politique, mais aussi un reflet de la guerre froide e de l’équilibre bipolaire : l’Europe divisée ne pouvait qu’être un « théâtre stratégique », et non pas un acteur stratégique.
Par conséquent, tout au long de la première phase de vie de la Communauté, les Etats membres ont maintenu toutes leurs prérogatives extérieures, sauf en matière de commerce. Cette approche s’est affaiblie suite à la rupture historique de 1989 et elle n’est pas en mesure de faire face à la caractéristique dominante du monde actuel : la frontière entre l’intérieur et l’extérieur s’est largement estompée. Ce que nous avions l’habitude de considérer comme « intérieur » (par exemple la maîtrise des flux migratoires) tend à devenir un problème commun ; ce que nous considérions comme extérieur (la menace, les nouvelles menaces) se déplace également à l’intérieur.
Je pense que l’Europe a fait preuve d’une grande capacité d’assumer la nouveauté stratégique issue de l’effondrement du Mur de Berlin. Sous la direction de l’Allemagne, elle a promu le réunification du Continent, par l’élargissement. Cette même capacité de réponse a fait défaut lors du deuxième événement épocal : l’attaque terroriste du 11 septembre, à laquelle l’Europe n’a pas su réagir avec une stratégie commune.
Pour synthétiser : pendant ses 50 premières années de vie, l’Europe a tourné son regard vers l’intérieur ; pendant les 50 prochaines années, l’Europe existera à condition de le tourner vers l’extérieur. A condition d’accorder la priorité à la sécurité internationale, dans des régions et dans des domaines d’importance vitale pour nos économies et nos sociétés. Les citoyens européens semblent s’en rendre compte plus que les élites. Ils souhaitent que l’Europe devienne un acteur global (sans être par ailleurs prêts à payer des coûts supplémentaires, comme nous le disent les budgets) ; la plus forte hostilité vient toujours des élites nationales, qui ne cessent de considérer la politique extérieure comme un « domaine réservé ».
Inutile de préciser que tout ceci inclut également la maîtrise des défis économiques liés à la mondialisation. Je prendrai deux exemples. La politique commerciale commune ne pourra en aucun cas plus faire abstraction d’une vision stratégique et de politiques de sécurité communes (par exemple, comment aborder la question de la Chine). Le succès accru dans le domaine des politiques de développement et de l’allègement de la pauvreté constitue une condition nécessaire pour répondre de manière plus efficace aux nouvelles dimensions de la sécurité, en commençant par l’émigration.
L’Europe est directement exposée à un très vaste éventail de crises – un éventail qui s’étend de la Biélorussie aux Balkans occidentaux, au Caucase, au Moyen-Orient et à l’Afrique du Nord. Faute de contribuer à stabiliser ces zones de crise, les pays européens ne pourront pas aspirer à la maîtrise des problèmes migratoires ou des questions de sécurité énergétique. Parallèlement, la question moyen-orientale est désormais devenue, dans le monde post-11 septembre, une composante des conflits intérieurs de nos propres sociétés,
C’est justement sur ce versant difficile – celui de la projection stratégique – qu’une deuxième chance s’offre à l’Europe de redémarrer. Le premier signal de reprise est à mon avis la réponse européenne à la crise libanaise. En acceptant d’être le principal contributeur en termes de troupes internationales dans le cadre de la mission de l’ONU, l’Europe a joué un rôle politique de premier plan. Elle n’est plus simplement un « payer » mais plutôt un « player » stratégique, un acteur politique et militaire dans une région qui est pour nous prioritaire. La question libanaise a également mis en évidence les limites de la capacité de fonctionnement des institutions européennes actuelles : il s’est agi une fois de plus d’une « coalition des volontaires » des pays européens, quoique sur la base d’un mandat européen, ce qui représente un progrès important même sur le plan institutionnel. Finalement, il n’était pas nécessaire d’atteindre une décision commune européenne (CAGRE, 25 août) pour l’envoi de forces nationales.
Le deuxième défi extérieur est tout aussi important, et il concerne les relations avec la Russie et la question, connexe, de la sécurité énergétique. Les pays européens ont intérêt à stabiliser le « voisinage commun » de l’Ukraine au Caucase : ceci requiert des formes de coopération mais entraîne inévitablement des tensions avec Moscou, qui est vraisemblablement décidée à maintenir le contrôle sur ses voisins. Dans le domaine énergétique, nos intérêts sont théoriquement complémentaires : l’Europe souhaite la sécurité des approvisionnements venant de Russie, la Russie souhaite la sécurité de la demande. Mais nous sommes encore loin de règles sûres de coopération, surtout dès lors que la Russie manifeste son intérêt à pénétrer le secteur européen de la distribution.
Même dans ce cas, il y a lieu de parler d’une deuxième chance. Tout comme, au siècle dernier, l’intégration du charbon et de l’acier a servi à fonder l’Europe, au cours de ce siècle nouveau une politique énergétique commune vers l’extérieur peut servir à la renforcer. Le nationalisme énergétique nous condamnerait à l’insécurité permanente.

Cinq bancs d’essai

Nous pouvons identifier un certain nombre d’épreuves susceptibles de mesurer notre capacité de renforcer le rôle international de l’Europe.
La première et la plus immédiate : sauvegarder la négociation multilatérale dans le cadre de l’OMC. J’en ai discuté hier avec le Directeur général de cette Organisation, Pascal Lamy. Je suis persuadé que nous commettrions une grave erreur en sous-estimant la portée politique de cette négociation, et nous risquerions qu’elle débouche sur un échec. L’Europe doit soutenir avec vigueur et avec le courage du « dernier mètre », au prix de quelques sacrifices, un accord global qui constitue une étape importante vers un aménagement multilatéral à même de réglementer les relations commerciales internationales.
Nous nous sentons particulièrement engagés dans un deuxième défi : à partir du 1er janvier 2007, l’Italie siègera au Conseil de Sécurité. Nous souhaitons apporter notre contribution à la poursuite de la pleine application de l’art. 19 (coordination des positions européennes), qui est souvent ignoré dans la pratique. Il s’agit d’un exercice complexe, mais nous nous efforcerons de solliciter à Bruxelles l’examen préalable des principales questions à l’ordre du jour à New York, de telle sorte que les pays de l’Ue membres du CdS (5 sur 15) expriment des positions partagées.
La réussite d’un tel exercice permettrait à l’Europe d’accroître son poids. Chaque pays aurait un poids accru. Même leurs voix compteraient davantage.
Il en va de même pour une proposition qui n’est pas nouvelle mais qui mérite d’être relancée : dans un avenir pas trop indéfini il serait souhaitable de parvenir à une représentation commune de l’Ue au sein du Fonds Monétaire International et de la Banque Mondiale.
Quatrième proposition : utiliser la Force Européenne de Réaction Rapide dans la logique d’une force permanente des Nations Unies, en établissant aussi de nouvelles formes de coopération entre l’Ue, l’OTAN et l’ONU.
Enfin, le cinquième défi : développer une véritable politique européenne de l’énergie, en définissant une approche commune des pays européens consommateurs à l’égard des principaux producteurs.

Les contraintes intérieures

Si ces considérations sont fondées, il s’ensuit que nous avons besoin de plus d’Europe là ou il y en a moins (dans la projection extérieure) et que nous devrions peut-être en avoir moins là où il y en a trop (dans la réglementation intérieure).
L’écart entre l’offre et la demande d’Europe découle de difficultés objectives et du poids de l’histoire; mais également du fait que les gouvernements nationaux ne semblent pas le gérer de manière appropriée. Au contraire, certains d’entre eux l’utilisent souvent pour attribuer à Bruxelles des responsabilités qui leur appartiennent.
Je dis ceci pour souligner un point qui me paraît essentiel: le gouvernement dont je fais partie est européiste, en premier lieu parce qu’il n’a aucune intention d’imputer ses responsabilités à Bruxelles. Le gouvernement de Prodi n’a pas cette intention. Et il en va de même, comme nous savons, pour le gouvernement allemand, qui assurera la présidence de l’Union dans une phase cruciale. Et c’est là – dans le changement d’attitude de deux pays clé du Vieux continent – qu’il y a une chance importante à saisir : surtout parce que l’Europe est avant tout une question qui relève de la responsabilité nationale.
Si nous prenons l’économie, la logique de l’Euro – la « souveraineté partagée » - ne doit pas finir par déresponsabiliser les Etats nationaux, desquels dépend toujours la volonté et la capacité de réaliser les réformes structurelles. Par ailleurs, la valeur ajoutée de l’Union européenne serait plus nette avec une meilleure gouvernance de la zone de l’Euro, qui devrait s’appuyer sur le renforcement de l’Eurogroupe, auquel l’Italie est favorable. Il faudrait également prévoir la révision du budget communautaire (en le rendant plus fonctionnel par rapport aux objectifs de croissance et d’innovation des économies européennes, et en réduisant le poids du budget agricole) et l’augmentation des ressources communes. L’Italie souhaite promouvoir ces objectifs avec cette partie du monde industriel qui ne croit pas au protectionnisme mais aux règles ; et qui croit aux avantages comparés d’un marché intérieur que nous devons compléter.

Pourquoi les institutions sont-elles importantes

Pour que les projets donnent des résultats, l’Europe nécessite une vision claire, axée entre autre sur une structure institutionnelle solide. Les institutions ne sont pas une fin en soi: elles sont l’instrument qui nous permet de réaliser des projets communs.
Il n’y a pas de contradiction entre ces deux conditions. Selon certains, nous nous sommes trop préoccupés des institutions au cours de ces années et trop peu des résultats politiques. Il s’agit d’un faux débat: il me paraît évident que nous avons besoins des deux, de politiques communes performantes et d’institutions, soit de la capacité décisionnelle, de la transparence, d’un lien démocratique plus fort et direct avec les citoyens.
Et si nous pensons à la vision claire, l’Europe doit résoudre le problème de la définition des frontières intérieures – en commençant par la répartition des responsabilités entre les différents niveaux de gouvernement – aussi bien qu’extérieures.
Que signifie, en réalité, fixer les frontières intérieures ? Il s’agit, pour l’Union européenne, de définir un cadre de référence partagé, reconnu et accepté par tous, susceptible d’orienter les décisions collectives. De ce point de vue, qui est déterminant en vue du consensus, l’essence du Traité constitutionnel signé à Rome en 2004 demeure indispensable. Nous savons tous qu’aucune vraie décision en matière constitutionnelle ne sera adoptée avant 2008, après la conclusion de la tournée électorale en France et aux Pays-Bas, dans les deux pays du « NON ». Mais nous devons reprendre ce processus déjà sous la Présidence allemande en 2007, et fixer son objectif avec clarté. Au printemps prochain, il y aura en effet une période cruciale, entre les élections françaises, le changement annoncé au gouvernement britannique et le Conseil européen sous Présidence allemande. Pour nous l’objectif est clair : l’esprit du Traité de Rome doit être préservé. Il faut le préserver car l’architecture constitutionnelle prévue par ce Traité est la seule garantie de fonctionnement de l’Union élargie, celle qui lui permettra d’aboutir à des résultats. En outre, le Traité marque un point ferme dans la trajectoire en évolution constante de l’Union européenne. Et en effet nous ne pouvons pas prétendre au consensus autour d’un acteur politique dont les règles de fonctionnement interne demeurent incertaines. Je pense que nous avons un besoin extrême d’un point d’arrivée – du moins d’un point d’arrivée valable pour cette phase historique.
L’objectif que nous devons nous fixer est de définir – avec une succession d’étapes, dont une nouvelle Conférence intergouvernementale – une architecture institutionnelle solide en vue des élections européennes de 2009.
Le réalisme politique et le bon sens nous obligent à prendre en compte l’issue négative des référendums aux Pays-Bas et en France et les perplexités des autres Etats membres qui ont interrompu la procédure de ratification du Traité du 29 octobre 2004. Ce même réalisme nous oblige toutefois à tenir compte aussi du nombre de pays qui ont ratifié le Traité (seize, dont l’Italie) et qui représentent de loin la majorité de la population de l’Union. Tout autre texte n’a de sens que s’il parvient à réunir un consensus supérieur.

Trouver un point d’équilibre susceptible de préserver les principaux contenus du Traité constitutionnel et de surmonter en même temps les résistances qui se sont manifestées lors de la phase de ratification n’est pas chose facile. Et je ne veux pas m’attarder maintenant sur le détail de la stratégie de négociation que l’Italie va adopter en la matière. J’aimerais simplement anticiper ce qui d’après moi est possible et, par contre, les limites qu’il ne faudrait pas dépasser. Comme l’a dit à plusieurs reprises un de vos collègues et professeurs, Giuliano Amato, l’Italie n’a aucune raison particulière de s’opposer à des changements terminologiques ( nous voulons un « Traité fondamental de l’Union européenne », qu’il s’appelle Constitution ou pas) ni à des simplifications ciblées de la Partie tierce qui rendraient le texte plus lisible, en préservant toutefois les innovations significatives dans un certain nombre de politiques, telles que la PESC et l’entraide judiciaire et de police. La limite qu’il ne faut pas dépasser, pour l’Italie, est tout aussi claire : nous voulons sauvegarder certaines réformes essentielles au fonctionnement de l’Europe élargie, sur lesquelles les Etats membres avaient déjà atteint un accord difficile. Pour être clairs : pour l’Italie, il faut en tout cas partir du texte constitutionnel approuvé à Rome en 2004, et non pas du texte de Nice, en proposant quelques simples adaptations (« Nice plus »). Il faudra prévoir des ajustements : il pourra même y avoir des éléments nouveaux (un Protocole social, souhaité par plusieurs pays) . Je n’aime pas l’expression « mini-traité », qui renvoie les choix importants à plus tard. Même si le titre de « mini-traité » cachait des contenus intéressants. Je préfère plutôt le
« Core Treaty ».

Quelles sont les réformes auxquelles nous ne saurions renoncer ? la création d’un Ministre des Affaires étrangères, qui préside le Conseil et soit membre de la Commission ; la désignation d’un Président stable du Conseil européen ; l’extension du vote à la majorité qualifiée sur la base du principe de la double majorité ; l’introduction de mécanismes de démocratie directe et d’un système plus clair de répartition des compétences et des sources législatives ; l’attribution d’un pouvoir juridique contraignant à la Charte des droits. (s’agissant peut-être de l’innovation la plus significative et la plus intéressante).

Voilà les indicateurs clé, pour l’Italie, de la capacité du futur texte fondamental de l’Union de répondre à des exigences prioritaires de démocratie et d’efficacité. Sur ces aspects nous n’accepterons aucune sous-enchère.


Les frontières et l’identité

Si nous parlons de frontières extérieures, ma position est que le processus de l’élargissement n’est pas encore complet. Il ne le sera que lorsque nous aurons inclus dans l’Europe démocratique non seulement la Roumanie et la Bulgarie (en janvier 2007) mais également les Balkans occidentaux et, dans une perspective temporelle successive, plus éloignée, la Turquie. Dans le premier cas il s’agit d’une véritable mission nationale : l’Italie a le devoir, car c’est aussi dans son intérêt, d’encourager l’Europe à entreprendre cette voie. Ce ne sont pas simplement les responsabilités de l’histoire ou notre position géopolitique qui nous l’imposent, mais aussi l’intérêt spécifique que nous avons à créer une zone de stabilité aux frontières sud-orientales du continent. Nous ne pouvons pas permettre qu’une sorte d’enclave se forme dans les Balkans, une zone d’exclusion qui risquerait de devenir le point de départ des flux migratoires et de la criminalité. Si la perspective de la pleine adhésion disparaissait de la table des négociations, la capacité de l’Europe d’éviter ces conséquences serait radicalement réduite : des leadership politiques responsables ne doivent pas profiter de manière instrumentale du malaise qui afflige la Vieille Europe à cause de l’élargissement, mais elles doivent par contre expliquer à nos opinions publiques que les coûts du non-élargissement aux Balkans seraient très élevés et en tout cas supérieurs aux avantages. L’Europe doit donc maintenir la porte ouverte aux adhésions, sur la base de progrès spécifiques en matière de lutte contre la criminalité et la corruption et la construction d’institutions fiables.
J’insiste sur ce dernier point car l’achèvement du processus d’élargissement à l’Europe centre-orientale nous a appris une leçon importante : les résultats économiques sont plus faciles à atteindre que les résultats politiques solides. En particulier, les signaux de populisme que nous enregistrons dans une partie des nouveaux membres –populisme imprégné aussi d’euro-scepticisme – nous rappellent que nous devons attacher beaucoup plus d’attention à la gestion politique de l’élargissement, et non seulement à l’acquis communautaire en matière économique.
Ce constat s’applique également, et d’autant plus, dans le cas de la Turquie. Ici, il s’agit d’encourager la consolidation démocratique d’un pays musulman qui est aussi un acteur géopolitique essentiel dans la région moyen-orientale. Il faut réunir toutes les conditions nécessaires ( en commençant par le règlement de la question de Chypre) ; et cela va prendre du temps.
Mais il faut que ce soit clair, pour l’Italie e pour l’Europe, que la porte doit rester ouverte, dans notre intérêt stratégique. Il s’agit également d’une décision essentielle en termes identitaires. Le risque d’une exclusion à priori de la Turquie aurait une signification très claire: la tentation de définir l’identité de l’Europe non pas sur la base de valeurs propres et partagées, mais « contre » quelque chose, sur la base d’une différence, le cas échéant la différence par rapport au monde islamique.
La définition de l’identité du projet européen “contre” l’autre, un ennemi extérieur potentiel, au lieu qu’à partir de soi-même, est bien sûr un élément de cohésion facile. L’Europe des années 1950 était définie, entre autre, par opposition à l’ancien espace soviétique. L’Europe issue de 1989 et de 2001 tend à être définie par d’aucuns “contre” les Etats-Unis et par d’autres « contre » l’Islam. Il s’agit dans tous les cas de choix myopes et erronés. L’Union européenne a encore besoin, pour rester unie entre autre, d’un lien solide avec les Etats-Unis. En revanche, si elle essayait de se définir « contre » l’Islam, l’Europe augmenterait dramatiquement ses tensions internes aussi bien que les tensions externes dans cette vaste région – la Méditerranée élargie – où nous devons au contraire assumer de nouvelles responsabilités.
Bref: l’identité européenne se définit sur la base de valeurs positives démocratiques, dont la capacité d’intégration et le respect des diversités; non pas sur la base de choix négatifs d’exclusion. En empruntant cette deuxième voie, l’Europe deviendrait de fait l’épicentre du choc des civilisations. Nous n’avons aucun intérêt à encourager une issue pareille.
Il n’empêche que pour avoir la cohésion intérieure et pour être un acteur international solide, l’Europe nécessite des limites sûres, des frontières extérieures. Comme j’ai essayé de montrer, celles-ci doivent inclure les Balkans occidentaux ; et nous avons intérêt à ce qu’elles incluent aussi à l’avenir la Turquie – à condition bien sûr que ce pays continue à avancer vers le respect des critères d’adhésion. C’est là que l’élargissement devrait s’arrêter – c’est ma thèse – du moins pour ce qui est de l’avenir prévisible. L’Europe devrait par contre développer des politiques de voisinage plus crédibles, avant tout avec la Russie, l’Ukraine, l’ancien espace soviétique et la Méditerranée méridionale.
Avec l’élargissement au Sud-est et l’inclusion d’un acteur clé dans la région moyen-orientale, l’Europe aurait projeté la stabilité dans deux directions essentielles. Dans cette optique – celle de la projection de la stabilité – l’achèvement de l’élargissement demeure une finalité essentielle de l’Union européenne, comme l’a affirmé à maintes reprises Joschka Fischer. Il revient aux classes politiques européennes de trouver un accord sur ce point, en prouvant aux citoyens européens que l’élargissement – qu’ils craignent comme une menace – est en réalité une des conditions nécessaires pour satisfaire aux exigences de sécurité que les citoyens ressentent et qui les poussent à demander la protection de l’Union européenne.

Plus de membres mais aussi plus de flexibilité

Si la clarté du projet européen implique des frontières extérieures certaines, sa réalisation requiert une condition supplémentaire : une flexibilité accrue à l’intérieur de l’Union. Il est évident, en effet, qu’avec l’augmentation des membres de l’Union, et donc avec l’augmentation des différences internes, il faut prévoir des vitesses différentes d’intégration. Nous sommes confrontés au problème suivant: comment préserver un cadre institutionnel unitaire dans une Europe à plusieurs vitesses ? Même de ce point de vue, il ne faut pas risquer de perdre les progrès prévus par les normes sur les coopérations renforcées dans le Traité constitutionnel.
L’Italie a tout l’intérêt à participer à des accords spécifiques d’intégration ou de coopération accrues avec certains pays de l’Union. La condition est qu’il s’agisse d’accords ouverts, inclusifs. Dans notre vision, le renforcement de la zone de l’Euro serait crucial, et des accords supplémentaires en matière de sécurité intérieure, de politique étrangère et de défense s’avèrent indispensables.
Avec l’élargissement de l’Union, on pourrait penser que la politique extérieure commune s’organise sur la base de critères de responsabilité géographique et par la création de « groupes de contact ». Il est tout aussi évident que les membres de l’Union n’auront pas tous le même poids en politique étrangère. Seul un accord entre les plus grands pourra assurer une capacité de leadership, comme l’a montré en négatif le cas de l’Irak. Et il ne fait aucun doute qu’une division profonde entre les principales puissances européennes est la garantie d’une inconsistance générale de l’Union. Il n’en demeure pas moins que la création de directoires permanents – le risque que pose la négociation sur l’Iran – serait interprétée comme une exclusion par les autres membres de l’Europe, en réduisant les moyens dont dispose l’Union dans son ensemble. Aussi, même dans ce cas – qui sera d’autant plus important pour le sort de la Défense commune – le problème se pose de parvenir à concilier la capacité décisionnelle et la cohésion, soit le lien avec les institutions. Donc, nous disons oui à la coopération renforcée : de manière ouverte et inclusive. Non aux directoires : car ils entraînent des divisions et rendent plus difficiles les décisions communes.
Ces mêmes principes – leadership et cohésion – s’appliquent à l’évolution en matière de sécurité intérieure, au lien entre la maîtrise des politiques migratoires, l’entraide judiciaire et la collaboration entre les services de renseignement. Les progrès réalisés depuis 2001 à ce niveau sont beaucoup plus encourageants qu’on ne pense : leur consolidation est l’une des priorités les plus évidentes des années à venir, qu’une grande partie de l’opinion publique européenne nous demande par ailleurs de manière explicite. Dans ce cas, en utilisant une « passerelle » du Traité de Nice, on pourrait parvenir à une décision à la majorité qualifiée. La coopération intergouvernementale et la méthode communautaire ne doivent pas être opposés. Ce sont des modalités différentes d’intégration européenne : ce qui comptera effectivement ce sera la capacité décisionnelle.
Le scénario idéal, en vue du développement politique de l’Union, est celui d’un groupe moteur et cohérent de pays qui participent à toutes les formes d’intégration ou de coopération supplémentaire.
Il est d’ailleurs probable que les processus genre Schengen se multiplient. L’essentiel est que l’augmentation de formules fonctionnelles de coopération s’appuie sur un cadre institutionnel unitaire. Voilà la véritable frontière : celle qui sépare une Union politique plus flexible du risque de désagrégation.

Conclusion

L’impasse du Traité constitutionnel a déclenché une crise évidente. Mais elle a en même temps accru la conscience de l’enjeu : l’Europe doit s’envisager comme un acteur stratégique. Comme j’ai essayé de montrer, la capacité de saisir cette occasion dépendra des leadership nationaux et du rétablissement du consensus des citoyens européens, qui sont conscients de leur statut – d’Européens – mais qui ont besoins d’être rassurés. Rassurés quant à la structure interne de l’Union, et donc sa capacité décisionnelle. Rassurés quant aux frontières extérieures, et donc l’identité de l’Europe. Dans cette optique, l’ancienne règle d’or demeure toujours valable : il faut combiner l’approfondissement et l’élargissement.
Il ne faut toutefois pas commettre l’erreur de tirer de la crise constitutionnelle la conclusion que tout élargissement ultérieur doit être bloqué. Cette contrainte doit fonctionner à l’inverse: les avantages stratégiques des nouveaux élargissements constituent une motivation additionnelle pour surmonter l’impasse constitutionnelle.
Il ne fait aucun doute, par ailleurs, que l’Europe a besoin dans les deux domaines – l’approfondissement et l’élargissement – de points d’arrivée, au moins dans une phase transitoire. Un Traité fondamental et des frontières extérieures rendraient la structure générale de l’Europe élargie plus claire et plus solide, en confiant les progrès supplémentaires à une flexibilité accrue, à des formes de coopération renforcée, à l’intérieur ; à des formes de partenariat renforcé, à l’extérieur.
Dans une vision euro-idéaliste actualisée, nous aurons une Europe des règles communes et du marché intérieur, qui correspondra à l’espace élargi ; e nous aurons en outre, dans un certain nombre de politiques d’intégration plus poussée, des groupes européens plus restreints, comme c’est déjà le cas d’ailleurs pour l’Euro. Un tel dessein ne sera pas facile à gérer dans son ensemble ; mais c’est le seul qui permettra aux Européens d’aspirer à relever les défis du XXI siècle.

 



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